jeudi 10 janvier 2019

Dead in the morning

Dead in the morning 


La personne qui m'accompagne s'est réveillée des mois durant avec une chanson aux accents de Louisiane dont les paroles commençaient par "dead in the morning".
Je trouvais cela tantôt ironique tantôt terrifiant, selon l'humeur du jour.

Tant de zombies parcourent la ville juste pour administrer ses ombres et faire de ses pires recoins un Salut de ténèbres. Nous vivons des temps inquiétants, des heures sombres.

Et cette litanie matinale : dead in the morning...
Un hymne au sacrifice de la vie. Un hommage. Je ne sais pas. Une peur commune à presque tous. Un tambour ancestral où frémissent les aurores.

Quand le quotidien s'abat telle une déprime hivernale, tu meurs à chaque aube avant de ressusciter hanté par une existence contrainte à la course à la déshumanisation.

Se lever encore.

Dead in the morning

Se préparer puis sortir dans le frimas, dans la morosité des jours sans fête. Plus de beurre dans les épinards.

Une myriade d'envies qui s'aigrissent en insatisfactions.
Des pigeons gris et malades.
Des cages à lapins.
Des pièges à cons.
Des squares en plastique.
Des plages de déchets.
Des êtres sensibles prisonniers de la machine.

Et ce Dead in the morning qui snooze de plus en plus fort. Pas comme ces réveils doux et progressifs qui vous donnent le désir d'ouvrir les yeux. Non. Une voix d'outre-tombe synthétiquement modifiée. L'image d'une black américaine chantant dans un rocking-chair, un rêve sépia mouillé à la nostalgie qui soudain pixellise et se met à rapper. Un beat qui rafraîchit l'atmosphère. La belle black commence à grimacer, le sépia vire au noir.

L'obscurité.

C'est la guerre qui nous fait lever. La vraie misère. La colère légitime. Les battements du sang à nos tempes. Le Cri du Peuple. Les cris du cœur. L'aigreur des fossés, des frontières, des divisions, du morcellement de la terre.

Le réveil.
Les sirènes du matin frisquet.
Les premières alertes.

Dead in the morning

Qu'en est-il du reste de ses journées qui passent trop vite ou trop lentement. De ces années qui filent avec la lumière. Des secondes sans fond. Des minutes accordées. Du sens de la vie ?
Qu'en est-il de nous ? De nos corps perdus dans la pierre. De nos espoirs. De ce silence qui précède l'éveil.

Dead in morning

Tu frises de la paupière.
Ton cerveau répond à l'appel.

Dead in the morning

Il faut te réveiller !

Faire circuler l'électricité dans ton système. Produire. Rapporter comme le chien qui va chercher le bâton. Ce bâton qui un jour le bat.
Va chercher le bâton !
Ce bâton qui finit par faire mal.

Dead in the morning

Celui-ci ne souffrira plus.

Plane un silence de fonte.
Pas ce silence quasi irréel qui précède la naissance de toute chose. Ce répit divin de la sérénité. La vraie liberté du dormeur. La musique lente des sphères, si lente qu'on ne ressent que ça profonde vibration telle une onde parcourant la vie fœtale. Une caresse.

Dead in the morning

Tes lèvres s'entrouvrent incapables de produire un son. Juste cette bulle d'entre les mondes qui s'élève avant d'éclater.

Dead in the morning

Il est l'heure !
Déjà ?

Dead in the morning

Tu te retournes bien au chaud.
Tu rejettes l'idée.

Dead in the morning

Tu t'accroches à ton rêve. Tu ne le laisseras pas filer. Tu laisses cela aux étoiles.

Dead in the morning

Et si c'était mon tour ?
Fin de partie.
Si le jour reparaît mais pas moi...
L’obscurité m'aurait absorbé, dilué.

Dead in the morning

Tu hésites...

Faut-il encore se lever ?
Pour quelle récompense ?
Juste avoir réussi à quitter la nuit ?
L'avoir vaincue encore cette fois.

Dead in the morning 

Se lever pour nourrir quel organisme ?
Pour contempler quel destin ?
Se lever au risque de se desservir ?
Se lever pour se lever.

Dead in the morning

Tu relèves la tête.

Dead in the morning

Tu ouvres les yeux.

Dead in the morning

Tu respires malgré tout.
Et ton souffle alimente le feu de la vie.
Non. Tu n'es pas mort. Tu as ton mot à dire. Ton chemin à tracer.
Non. Tu en veux encore. Tu n'as pas abandonné. Qu'importe le matin gris. Qu'importe le ciel blanc.

Tu te lèves.
Tu revis.
Tu t'en laves les dents.


30 11 2018
Iso Bastier








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